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Abbaye d’Ardenne / Caen

La rencontre Celsius du 2 juillet 2011 a eu lieu à l’abbaye d’Ardenne, en collaboration avec l’Institut Mémoire de l’Edition Contemporaine (IMEC: http://www.imec-archives.com/).


© Fonds Jean Follain / Archives IMEC

INTRODUCTION

L’essoufflement d’une Europe institutionnelle réduite à une juxtaposition de compétences techniques, l’épuisement souvent dénoncé de l’ « esprit européen », suscitent inévitablement une recherche de sens, de second souffle dont Celsius a fait le centre de son travail.
La question de la mémoire est au cœur d’une part de ce questionnement. Elle peut toutefois y être située de plusieurs manières, qui ne s’accordent pas spontanément.
Ceux qui voulurent, après 1945, donner corps à un projet politique européen se rejoignirent sur deux idées maîtresses: le sentiment partagé d’une communauté de civilisation, enracinée dans un passé parfois lointain, où l’ambition d’un « vivre ensemble » différent trouvait naturellement une part de sa source ; celle d’une nécessaire conscience historique, conscience critique et douloureuse, portant son regard sur l’Histoire plus récente, celle des fractures et des conflits, culminant avec les désastres du premier XXème siècle. De cette conscience historique naîtrait, selon les « Pères fondateurs », la possibilité de fonder une paix durable sur un projet commun fondé sur le dépassement des rivalités de puissance et des rapports de forces interétatiques. Ce projet se devait également, pour certains, d’apporter des réponses neuves à certaines dimensions de violence économique ou d’injustice sociale -ce dernier aspect plus présent, par exemple, dans les textes issus en France des milieux résistants.
Il est fréquent d’entendre rapprocher la phase d’aridité, d’apparente d’indifférence et de désaffection populaire que traverse aujourd’hui la construction de l’Europe de la disparition ou de l’effacement de cette double dimension d’une « mémoire européenne », notamment chez les plus jeunes.
Simultanément, les forces politiques opposées à l’intégration européenne, populismes nationaux ou régionaux, souvent empreints de violence xénophobe, mettent les références historiques au service d’un « ressourcement identitaire» que menacerait la construction européenne. « L’enracinement », au sens que Simone Weil donnait au concept, semble manquer au projet européen, face à une rhétorique identitaire europhobe alimentée par les références mémorielles.
Le questionnement sur le rôle de la mémoire dans le projet européen peut donc emprunter des voies différentes.
La première vise à désamorcer, par un travail historique mené avec les garanties inhérentes à toute recherche scientifique, les divergences et les incohérences des « histoires nationales », sans réduire les zones d’ombre, de questionnement ou de débat, mais en créant les conditions d’une écriture commune de l’Histoire. Le projet de manuel franco-allemand, dont les auteurs participeront à la rencontre, relevait d’une telle démarche. La prise en compte de lectures diverses, voire divergentes, de l’Histoire de l’Europe, est enjeu de sa construction politique, que l’adhésion des États d’Europe centrale et orientale rend plus complexe encore.
La seconde concerne ce qui est parfois désigné comme la « politique mémorielle » : comment faire mémoire d’évènements passés afin d’enrichir le débat public, et nourrir une citoyenneté
plus consciente des enjeux que l’Histoire peut éclairer ? Quelle forme, matérielle ou immatérielle, ces « actes de mémoire » peuvent-ils prendre ? C’est en Allemagne que ces questions ont été, à travers la « Vergangenheitsbewältigung », le plus ouvertement posées, et qu’elles ont le plus activement contribué, depuis la seconde guerre mondiale, à façonner la citoyenneté et la construction politique d’une République Fédérale. L’Europe peut s’inspirer de cette réflexion, et doit s’interroger sur les conditions de sa mise en commun.
Certains critiqueront cependant la limite de ces approches « rationalistes », les jugeant insusceptibles, par nature, de suppléer aux « récits mythiques » qui nourrissent l’imaginaire des grands États-Nations. Lors des débats qui eurent lieu à Bruxelles à l’occasion d’une rencontre organisée par Celsius autour de la question de la puissance, plusieurs intervenants firent valoir que ces références simples font défaut à l’Europe politique, y voyant une carence susceptible de l’affaiblir. Quelle est la portée de cette critique et, si l’on y souscrit, quelle réponse pense-on lui apporter ?
Une autre critique, plus radicale, naît de l’idée que l’Europe souffre au contraire de se tourner, à l’excès, vers son passé, plutôt que de placer au centre d’une construction politique possible une analyse plus objective de la nécessité de peser dans les rapports de puissance où s’écrit l’avenir. La mémoire est, comme le dit l’écrivain israélien Benny Barbash, « un couteau à double tranchant. » Le questionnement mémoriel est-il une introspection stérilisante, voire un luxe inutile ? L’oubli est-il la condition d’une Europe plus vigoureuse, libérée du poids d’une Histoire trop lourde, auquel son avenir doit tourner le dos ? Si la question peut choquer, elle doit néanmoins être posée, fût-ce pour être réfutée, et éviter que les mémoires de l’Europe ne soient cultivées, ou célébrées, dans des cercles restreints, entourés d’indifférence…

PROGRAMME

9h00 Accueil et introduction par Cyril ROGER-LACAN, président de Celsius

9h15 – 11h00 LES MEMOIRES EUROPEENNES ET L’IDEE D’EUROPE

Yves HERSANT, directeur d’études à l’EHESS : « L’idée d’Europe. Histoire longue contre mémoire courte »
Heinz WISMANN, philologue et philosophe, EHESS : « L’Europe, un projet mémoriel ? »
Christian GUDEHUS, Center for Interdisciplinary Memory Research/Institute for Advanced Study in the Humanities Essen

11h00 Pause

11h30 – 13h30 MEMOIRE ET POLITIQUE EN EUROPE : REGARDS CROISES

Magali BALENT, chercheur, Institut d’Études politiques de Paris, Fondation Robert Schuman : « Populismes, nationalismes, régionalismes : La mémoire contre l’Europe ? L’Europe dans l’imaginaire du national-populisme »
Jack LANG, ancien ministre, Président de l’IMEC : « Mémoire et action politique »
Daniel HENRI, historien, co-auteur du manuel franco-allemand d’Histoire européenne : « Les enjeux d’une écriture commune de l’Histoire »

13h30 Déjeuner

15h00 – 17h30 LA MEMOIRE NOURRIT-ELLE L’ESPRIT EUROPEEN ?

Maurice OLENDER, historien, EHESS : « Mémoires européennes, mémoire des langues »
Laurent MARTIN, historien, Centre d’histoire de Sciences-Po Paris : « Europe des musées, musée de l’Europe ? »
Andrea MORK, historienne au Parlement européen : « La maison de l’histoire européenne à Bruxelles »
Olivier CORPET, directeur de l’IMEC : « Pour une politique de l’oubli »